Masques féminins du théâtre No


Dans le théâtre Nô, tous les rôles sont tenus par des hommes et éventuellement des enfants. Les acteurs principaux (shite) portent des masques ainsi que les acteurs secondaires qui incarnent des femmes. Ces masques couvrent seulement le visage, laissant en particulier le cou à nu et même parfois le bas du menton.

La classification la plus pertinente de ces masques m’a paru celle proposée par la Nippon Gakujutsu Shinkokaï (1955) :


« En considérant les tendances que l’on peut observer dans la production des masques de Nô, trois groupes se dégagent. Le premier groupe comprend des masques où une expression faciale a été saisie et reproduite en l’accentuant. Dans les masques de femme Shakumi, Fukai et Ryo no Onna sont de bons exemples de cette tendance. Le deuxième groupe rassemble des masques que l’on pourrait qualifier de réalistes, Rojo du côté des femmes est un bon représentant de cette catégorie. Le troisième groupe, de loin le plus important, réunit des masques dont l’intention est symbolique. Leur expression est neutre, et ils sont disponibles pour n’importe quelle interprétation malgré la diversité des émotions manifestées. Ces masques au premier abord peuvent paraître vides de sentiments, mais ils peuvent à un moment donné se révéler aptes à exprimer l’émotion que le porteur souhaite manifester ». (ma traduction). En effet, l’acteur incline la tête et les ombres peuvent suggérer la tristesse ou la peine (kumorasu : le ciel se voile), il la redresse et le masque éclairé exprime alors la joie (terasu : donner de la lumière).


Jacques Montredon


I Masques Expressifs


RYO no ONNA (masque 3)


Ce masque conçu et exécuté par Himi représente le visage d’une femme torturée par l’attente vaine d’un mari qui ne reviendra pas (Kinuta). Les joues sont creusées et la peine est visible surtout par l’expression du bas du visage dont la bouche dessine un rictus.


FUKAI (masque 6)


Ce masque symbolise le visage d’une femme de trente ans, mère en peine ou d’une femme éprouvée par la vie.

Ce masque (dit du sentiment profond ou du puits profond) est généralement réservé aux rôles de mère. L’expression du visage concrétiserait l’amour maternel. Les yeux sont plus profonds que dans les masques des jeunes femmes et les joues tombent un peu, donnant l’impression d’une femme perdue dans ses pensées. La création de ce masque est attribuée à Echi. Il peut être porté par le shite (personnage principal) dans la pièce Sumidagawa.


SHAKUMI (masque 8)


Ce masque symbolise le visage d’une femme de trente ans, mère dont le fils est mort après avoir été enlevé. Il peut lui aussi être porté par le shite dans Sumidagawa.

Le visage est en creux : le front est en effet très en avant, les orbites profondes, le menton pointu, les joues coupées au couteau et les fossettes profondes. Les yeux sont baissés soulignant la tristesse. Le dessin des cheveux en trois mouvements accentue l’avancée du front. Figure très déséquilibrée. Les paupières sont enflées.

Les spécialistes japonais décrivent ce visage ainsi : le nez a sombré.

II MASQUES RÉALISTES


ROJO (masque 7)


Le masque sculpté par Himi est porté par Komachi dans Sekidera Komachi et Sotoba Komachi : selon Donald Keen, ce masque révèle bien l’âge du personnage mais l’absence de rides rappelle son ancienne beauté.

Ono no Komachi, une belle poétesse du IXe siècle, est devenu un être légendaire : « Elle connut les fastes de la cour, bénéficia de tous les privilèges, jusqu’au jour où son étoile pâlit et où elle fût contrainte d’abandonner tout ce qui avait fait son lustre. Elle sombra dans l’anonymat et la misère, et finit son existence dans l’oubli. L’on ne sait rien des circonstances de sa mort ». (Godel et Kano, 1997)


KANAWA ONNA (masque 5)


Le masque, dit Kanawa Onna, est porté dans la première partie de Kanawa, une pièce de Nô, par une femme que la jalousie conduit à hanter les nuits de son mari. Le masque a été sculpté par Tatsuemon. Il représenterait une femme jalouse aux traits ordinaires. J’ai classé ce masque dans les masques réalistes car il semble que les Japonais reconnaissent effectivement dans ce masque les traits d’une femme ordinaire. La jalousie me semble plus associée au personnage qu’au masque.









III MASQUES SYMBOLIQUES


KO-OMOTE (masque 1)


Ko-omote, dont le sens est petite face a été créé par Tatsuemon (fin du XIVe ou début du XVe siècles). Trois masques étaient sortis des mains de Tatsuemon Ishikawa :


  1. celui de la neige,

  2. celui de la fleur,

  3. celui de la lune.


Le premier s’est consumé dans un incendie, le second a été défiguré par une restauration maladroite ; seul le dernier nous est parvenu. Nous travaillons à partir d’une réplique du masque de la neige.


MAGOJIRO (masque 4)


Magojiro a été sculpté par Kongo Magojiro (1538-1564) et renverrait aux traits de sa propre femme, morte en pleine jeunesse. Selon Keene (1966), une ombre se cache derrière sa beauté (Yugen). Par rapport à Ko-omote, le visage est plus allongé, moins poupin, le nez plus fin, d’où sans doute la plus grande gravité qui s’en dégage. Selon les experts le meilleur qualificatif qui convient à ce masque est « okuyukashi », c’est-à-dire profond, mais sans prétention et simple.


DEIGAN (masque 9)


Ce masque sculpté par Himi est porté par Rokujo dans Aoi-no-Ue. Rokujo, veuve du frère de l’empereur, est une femme que la jalousie possède. Le mot deigan réfère à la poussière d’or qui colore le blanc des yeux. Étrangement, à l’origine, ce masque suggérait un être céleste : c’est pour cela que je l’ai classé dans les masques symboliques. Son association au personnage de Rokujo semble donc accidentelle


MASUGAMI (masque 2)


Dans la pièce Semimaru, Masugami est porté par Sakagami, une princesse folle, errante, dont le frère a été victime du destin.

Ce masque dit ‘de la longue chevelure’ est remarquable par le désordre des cheveux, la forme particulière des lèvres inférieures, la dysharmonie des yeux, les rides et les marques sur le front.

« Des cheveux en désordre, fins et clairsemés de part et d’autre du masque traduisent dans la poésie japonaise un esprit perturbé. D’autres indices de déséquilibre et d’émotion non contenue peuvent se lire dans les rides en diagonales au-dessus du nez, les fossettes à peine marquées au front et aux joues, la tension autour des yeux, du nez et de la bouche.

Les lèvres sont serrées dans un sourire large mais tendu, les yeux pas tout à fait symétriques (paupières)) et les s sourcils (artificiels) à peine visibles près des cheveux flottants » (JAANUS).


Masques de jeunes femmes : à l’image des visages de la cour ?


Caractéristiques des masques : peau blanche et lisse, contour du visage arrondi, sourcils marqués, yeux rieurs (en dune), lèvres dont les commissures se relèvent.


Les traits retenus correspondent-ils à ceux qui étaient également significatifs à l’époque du Nô pour représenter le visage d’une jeune femme d’une grande beauté et que les faiseurs de masques ont reproduits ?


Des textes littéraires et un portrait peuvent nous éclairer


Dans ses ‘Notes de chevet’ écrites dans les premières années du XIe siècle, Sei Shônagon, dame d’honneur appartenant à la cour impériale résidant alors à Kyoto, relève :


«  Je vis un jour une jeune fille de dix-huit ou dix-neuf ans, dont la superbe chevelure, aussi longue qu’elle-même était grande, semblait abondante jusqu’à l’extrémité. Cette jeune fille était gracieusement potelée, son teint resplendissait de blancheur » (p. 217, traduction d’André Beaujard, 1966).


Et ailleurs : « choses qui égayent le cœur : des dents bien noircies ». (p. 53) .


Dans une pièce de Nô même, Sotoba Komachi, qui met en scène Ono no Komachi, une poétesse du IXe siècle, celle-ci âgée et misérable, évoque son ancienne beauté :



Déferlement de vagues bleues sur une plage de jade

tourbillon de nuages fardés sur une crête de jade

l’éclat altier de mon visage rehaussait mon allure

(Traduction de Godel A. et Kano K, p.183, 1997)


Les deux bandes de ma chevelure

qui sur mes tempes brillaient avec tant de grâce

sur ma peau se sont rabougries

le noir d’encre en a été tout dilué.

Les arcs par-dessus mes sourcils

s’étalaient en lointaines montagnes

dont les teintes ont pâli.

(p.184)



Auparavant le chœur, lui aussi, avait rappelé son charme passé :



Hélas comme elle fait pitié Komachi

elle qui à la vérité était jadis

une femme extraordinairement belle

à la grâce éblouissante de la fleur

croissants de lune noirs

ses sourcils aux reflets bleutés

la poudre blanche intacte sur ses joues.

(p.183)


voir Fig. 1 Ono no Komachi par Hokusaï


Note : suivant l’esthétique de l’époque, les sourcils étaient épilés et remplacés par deux traces arquées, dessinées sur le front, dont le noir se détachait sur le fond du visage maquillé de blanc de céruse.

Le portrait auquel je faisais allusion est celui de Asaï Nagamasa (fin XVIe siècle), réputée pour sa beauté : il peut être considéré comme un des référents des masques de jeunes femmes du théâtre Nô. (Ce portrait a été signalé par Berthier dans son ouvrage, Masques et Portraits, 1981).


Fig. 2 Dame Asaï Nagamasa (couleurs sur soie), fragment. Fin du XVIe siècle. Jimyö, département de Wakayama.


Pour les masques et les illustrations, se reporte au site :

http://membres.lycos.fr/montredonjacques/